Préface de Frédérique-Anne Oudin (2020) 

 

Telle Colette avec la littérature, Claudine Loquen fait avec sa peinture, « du visage humain, féminin surtout, son paysage de prédilection » [1]. Toile après toile, figure après figure, elle trace avec la minutie d'une dentellière, la carte aux frontières mouvantes d'un territoire paradoxal : à la fois, géographique et culturel, réel et imaginaire, intime et partagé. 

Depuis plusieurs années, ce paysage a pour elle, les contours de la Normandie berceau de ses ancêtres : des brodeuses, des lineuses, des tisserandes, des vies simples qu'aurait pu écrire Flaubert. Claudine Loquen leur rend un discret hommage par les tissus et dentelles qu'elle intègre à ses tableaux. Sur cette terre normande où elle est née, a passé une partie de sa jeunesse et où elle est revenue pour finalement s'installer sans le savoir dans le village d'une de ses aïeules, l'artiste développe ses racines en rhizome, tissant dans cet espace le réseau qui la relie par-delà le temps à ceux et celles qui l'y ont précédé. Les villes de Rouen et du Havre où elle a vécu l’entraînent sur les traces de Simone de Beauvoir qui y a enseigné. Le pays de Caux, sa terre natale, la ramène à Flaubert dont elle emprunte les héroïnes. Claudine Loquen puise ses sujets dans un terreau culturel fait d'Histoire, de contes et de littérature et nous fait entrer par une porte qui nous est commune, dans une œuvre profondément intime, aussi personnelle peut-être, que celle d’une Frida Kahlo.  

Au sujet de son tableau Les deux Frida, l'artiste mexicaine écrit dans son journal, qu'elle s'est toujours inventée un double, une amie imaginaire qui lui tenait compagnie et l'aidait à affronter ses problèmes. Ce double, Claudine Loquen n'a pas eu à l'imaginer. Lorsqu'elle naît, en 1965, dans une famille qui compte déjà une fille, elle est accompagnée de sa jumelle. Elle entretiendra avec cette dernière une relation fusionnelle, développant entre elles une forme de cryptophasie, langage propre aux jumeaux. 

Cette composition familiale particulière imprègne la peinture de Claudine, comme l'inconscient familial imprègne nos albums de photographies. Son enfance qu'elle dit studieuse et austère, marquée par de nombreux déménagements, trouve un écho dans sa peinture où le chiffre trois semble dominer. Il préside lorsque le sujet est un trio de personnages : Boudica et ses filles, les trois membres de La famille malienne, ceux de la famille Bovary. Il rythme la toile répétant trois fois, un motif ou un détail dans les costumes des personnages. Il organise la distribution des éléments en constituant un trio au sein d’un groupe plus large. Dans la toile intitulée Tournoi de loups, trois loups noirs constituent les lignes de force du tableau, divisant les personnages en deux groupes de trois femmes en haut et en bas de la toile. 

Sur le plan thématique, l'artiste explore toutes modalités de la sororie, depuis sœurs de Lampérière jusqu’aux sœurs de Beauvoir. Et si elle n'est directement évoquée que dans une seule toile intitulée Jumelles, la question du double et de la gémellité, traverse insensiblement, toute la peinture de Claudine. Insensiblement, car il faut un temps d'observation pour voir au-delà des visages de poupée peints en aplat, une ressemblance plus aiguë entre deux personnages. Ce jeu de miroirs dans la composition du tableau, fait surgir un mystère, un indicible trouble chez le spectateur. Dans la toile Martre Lucas peintre, la question du doublerejoint celle de la peinture. Le modèle et de son portrait constituent une sorte de couple gémellaire, auquel répond le duo formé par les deux personnages de profil : Marthe à sa peinture et la jeune fille en bas de la toile. Mais la perception de ce second couple est perturbée par la présence d'un troisième personnage formant ainsi un trio auquel répond le trio des loups en bas du tableau. 

Dans la mise en scène de ces singuliers portraits de familles, loups et oiseaux aux regards étonnamment anthropomorphes accompagnent les humains. Ils sont le vecteur le plus saillant du trouble et de l'étrange. Tirant le tableau vers le fantastique des contes, ils ouvrent une fenêtre dans l’espace de la toile à l’image des médaillons que Claudine Loquen introduit parfois pour dire le rêve, le secret, l’envers du réel, l'au-delà des apparences. Entourant les personnages, ils semblent faire partie du décor, mais sont en réalité, les organisateurs discrets de la scène, les porteurs du mouvement dans cet univers flottant aux accents chagalliens. Quand souvent, le sujet principal du tableau pose, immobile, sage et rêveur au centre de la composition. 

Faussement naïves, les héroïnes de Claudine Loquen nous regardent autant que nous les regardons. Et par quel chemin mystérieux, la présence de ces regards nous ramène aux portraits du Fayoum ? Comme ces portraits funéraires de l'Égypte ancienne, les toiles de Claudine donnent un visage à une absence. Elles sont les gardiennes d'une mémoire individuelle et collective parfois sélective, d’une histoire qui demanderait à être réécrite autrement. 

De ce mot histoire, l’artiste explore tous les sens. Mêlant les mythes, l'imaginaire des contes et des jeux d'enfants à la grande histoire, elle revisite l'une à l’aune de l'autre, convoquant tour à tour dans une réécriture toute personnelle, figures réelles ou fictives, grands destins et vies minuscules. Claudine s'attache particulièrement à ceux et surtout à celles que l'Histoire avec sa grande hache a effacé du tableau, les Marthe Lucas, les Sophie Blanchard. Elle fait réapparaître Branwell, le frère maudit des sœurs Brönté, quand celui-ci s'est lui-même effacé de la célèbre toile où il a représenté ses trois sœurs. Il est l'une des rares figures masculines de cette œuvre dans laquelle l'expression d'un féminin, pour ne par dire l'expression d'un féminisme, semble être le déclencheur de l'acte de peindre. 

Cet engagement féministe, qui trouve sa voix dans la peinture, se nourrit autant des vies qu'elle met en lumière que des expériences de la jeune vie d'adulte de l'artiste. Dans son parcours, la création picturale vient comme une respiration, une dimension supplémentaire dans un réel trop étroit et trop inégalitaire. Claudine Loquen fait de sa peinture l’espace de l’Autre, à la fois espace d’un autre monde et surgissement dans le réel d’une altérité à travers la restitution d'un visage qui me commande de le considérer. Mais choisissant de traiter ses sujets sur un mode de représentation naïf où le particularisme des traits est aboli, elle réussit le tour de force de faire surgir une altérité tout en nous tendant un miroir qui vient nous rappeler que Madame Bovary, c'est elle, c'est nous.

[1]  Colette dans Belles saisons.